Il y a quelques jours paraissait le rapport de la mission Villani, qui avait pour but de poser les bases d’une stratégie nationale ambitieuse pour la France en matière d’IA. En tant que partie intégrante de l’écosystème startups en général et de l’univers de l’Intelligence Artificielle en particulier, XXII attendait les conclusions de ce rapport avec impatience. Voici donc nos réactions, pour le moins… partagées.

Pour un récapitulatif du rapport Villani c’est ici.

La donnée au centre des préoccupations de la mission Villani

La donnée est un des thèmes majeurs du rapport Villani : l’importance d’une meilleure approche des données au niveau national et européen est mise en avant. En effet, le constat est sans appel. Selon le rapport, près de 80% des visites sur les 25 sites les plus populaires sur un mois sont captées par les plateformes américaines. De même, il est assez difficile pour une entreprise de petite taille ou une startup de concurrencer des sociétés plus grandes dans la collecte et l’utilisation de données. Or, les données sont pour le moment un point crucial du développement de l’IA. Bon nombre de techniques comme le Machine Learning reposent sur des apprentissages sur des grands sets de données annotées, et même si des méthodes pour se passer de ces données sont en développement, elles ne sont pas encore suffisamment robustes pour concurrencer les autres. Le rapport évoque alors une politique de données nécessaire au développement des startups dans l’intelligence artificielle pour permettre et intensifier leurs recherches. Ces dernières n’ont en effet pas les moyens de récolter de gros “pools de data”, cette mise en “commun” devrait donc permettre de créer un équilibre et éviter d’handicaper les startups. Nous attendons de voir ce qui va être concrètement mis en place.

La Recherche, deuxième axe phare du rapport

La recherche est un peu la seconde grande star du rapport. Malgré une excellence reconnaissance - la France est après tout présente parmi les 4 premiers pays au monde pour la production mondiale d’articles sur l’intelligence artificielle et bon nombre de chercheurs français figurent parmi les têtes d’affiches de l’IA - la recherche française a du mal à garder ces profils talentueux ainsi qu’à transformer ses avancées scientifiques en applications industrielles et économiques.

Le rapport est très lucide à ce sujet, et propose plusieurs mesures au niveau académique, notamment sur l’amélioration des conditions de travail des chercheurs.

Mais ce n’est pas tout. Le rapport prévoit également de permettre aux chercheurs de passer 50% de leur temps en entreprise et envisage de possibles partenariats entre privé et académique pour faciliter la formation d’ingénieurs et de chercheurs performants.

Il est actuellement très compliqué pour les petites structures d’arriver à attirer des profils académiques intéressants ou d’héberger des thèses CIFRE. Si ce rapport pouvait accélérer l’employabilité des chercheurs par les startups et les TPE, cela aiderait grandement les structures comme XXII, qui ont elles aussi des besoins cruciaux en recherche.

Petit bémol cependant : il semblerait que ce rapprochement privé / académique privilégiera les grandes entreprises d’abord… Attention donc à ne pas oublier les petites structures !

A qui vont profiter les investissements ?

Un précédent rapport commandé par M. François Hollande avait débouché sur un investissement par l’État de 1,5 milliard d’euros sur dix ans. La publication du rapport de la mission Villani a abouti à un chiffre similaire, mais réparti cette fois-ci sur la durée du mandat de M. Macron, soit une durée de 3 ans.

Cela implique des investissement privés, notamment de la part de sociétés telles que Samsung ou Google, qui ont récemment pris la décision d’ouvrir des centres de recherche dédiés à l’IA en France. Cette enveloppe de 1,5 milliard se répartie ainsi de la manière suivante : 100 millions d'euros seront consacrés à l'amorçage de start-ups en intelligence artificielle ; 70 millions seront confiés à la Banque Publique d'Investissement pour le développement d'entreprises dans les «deep technologies» et 400 millions seront consacrés à des appels à projet divers. Enfin, il faut ajouter 800 millions d’euros que l’État va investir d’ici 2024 dans la nanoélectronique essentielle aux développements de l’IA. A l’échelle de la France c’est un bon début, mais on reste très loin des investissements à l’étranger, en particulier les Etats-Unis et la Chine à destination de leurs startups.

L’attribution de ces fonds reste encore énigmatique. Certes les montants ont été révélés, mais quand et comment vont ils être distribués? Qui pourra concrètement en bénéficier ?

Vers un cadre expérimental assoupli ?

Un des points les plus nébuleux du rapport reste malheureusement également l’un des plus important pour les startups : le cadre de l’expérimentation.

Le rapport préconise en effet un “allègement temporaire de certaines conditions réglementaires” pour “laisser le champ libre à l’innovation”, ainsi qu’un “accompagnement des acteurs dans la prise en compte de leurs obligations” et “des moyens d’expérimentation en « situation réelle »”.

S’il est facile d’imaginer comment pourrait s’appliquer un éventuel allègement des conditions pour des sociétés comme Navya qui travaillent sur les véhicules autonomes, il est assez difficile de comprendre quelles autres applications pourront bénéficier de ces avantages, et pour combien de temps.

Il est pourtant crucial de pouvoir laisser les entreprises tester leurs avancées sur des cas d’usage réalistes afin d’améliorer à la fois les performances et la sécurité de ces applications. C’est particulièrement le cas dans des applications comme celles développées par XXII, et nous espérons vraiment voir dans les mois à venir de vraies mesures à ce sujet.

Énième rapport superflu sur l’IA ou vraie avancée stratégique?

Les stratégies IA sont finalement assez similaires les unes aux autres et d’un pays à l’autre : plus de fonds pour la recherche, plus d’investissement dans la formation des nouveaux talents, meilleure évaluation des impacts sur l’emploi, création de cadre juridique et législatif… Ce rapport ne fait pas d’exception. Malheureusement, ce qui est intéressant ne sont pas tant les grandes lignes que la manière d’atteindre ces objectifs.

Ce rapport fournit une très bonne base de vulgarisation, et a le mérite de continuer de faire avancer le discours national sur l’IA vers une approche unifiée, moins fantasmée et plus réaliste. Le gouvernement envoie un message fort : L’IA n’est pas une simple lubie technologique mais un véritable atout stratégique et un investissement d’avenir.

Néanmoins, s’il se veut englober tous les acteurs du marché de l’IA, ce rapport, est (trop) centré sur la recherche et sur le marché franco-français : 113 des 135 mesures proposées par Villani sont centrées sur la France, et comme évoqué plus haut, les acteurs privés de petites tailles sont à peine évoqués. Une émergence d’un leadership européen de l’IA est certes une solution plus plausible qu’une ascension de la France seule, il reste que le rapport ne donne pas de dimension internationale à sa stratégie IA.

Finalement, ce rapport pêche par son manque de conclusions “concrètes” et d’un plan d’action pour les entreprises et les startups, qui se voient promettre des nouveaux partenariats, cadres juridiques et outils sans pour autant préciser de délais de mise en application, ou de critères d’éligibilité.

Même si le gouvernement reconnaît publiquement avec ce rapport que la France accuse un sérieux retard au niveaux de l’innovation et de l’IA et semble vouloir le rattraper, il faudra voir à long terme l’application des différentes pistes pour que la mission Villani ne reste pas lettre morte, notamment sur l’accès aux données et les relations académique / privé.

Après tout, il s’agit du troisième rapport parlementaire sur l’IA, et nous autres startups spécialisée en IA n’avons pas exactement vu d’amélioration dans nos activités. Il reste encore un long chemin à parcourir avant de pouvoir s’estimer satisfaits, et nous attendons donc avec impatience les retombées et les actions concrètes découlant de ce rapport.